Marianne et le garçon noir

Pauvert2

Après le décès d’Adama Traoré lors de son interpellation par des gendarmes, j’ai rédigé une tribune, que le journal Libération a bien voulu publier. L’objectif était de demander que justice soit faite, et d’attirer l’attention sur la récurrence de tels faits, dans des cas impliquant des hommes noirs. Quelques mois plus tard, comme un grand nombre de personnes dans le pays, j’ai été ébranlée par les sévices infligés à Théo Luhaka, toujours par les forces de l’ordre. La nécessité d’agir m’a paru évidente, mais l’idée d’une nouvelle tribune était insuffisante. Il fallait que soient mis en lumière les hommes confrontés à ces violences parfois létales, que l’on approche la diversité de leurs profils et découvre leur rapport à la France. Il me fallait aussi faire comprendre ce que réveillent ces brutalités dans la psyché des Noirs, ce dans quoi elles les incarcèrent.

Depuis leur rencontre avec une Europe conquérante, la relation des populations d’ascendance africaine avec cet espace est marquée par la violence : capture, mise en esclavage, racialisation, colonialisme… Cette énumération évoque le gouffre duquel ont émergé les Noirs de la période actuelle. Où qu’ils se trouvent de par le monde, ils sont issus de la violence faite à leurs aïeux. Jadis, ce ne fut pas seulement pour mater les révoltes que l’on s’en prit au corps noir, mais aussi pour atteindre l’esprit. Il ne fut pas nécessaire de torturer physiquement des communautés entières. Exposer des corps suppliciés suffisait. Les conquérants européens, en route vers l’occidentalité, appliquèrent cette méthode dans tous les espaces dont ils s’emparèrent. Le comportement des forces de l’ordre à l’égard des hommes noirs, est hérité de ce passé. Les actes posés sont frappés du sceau de cette relation à l’Autre, dont les modalités interdisent que l’on voie en lui le reflet de soi. C’est de cette façon qu’ils sont perçus par les Afrodescendants.

Pour contribuer à Marianne et le garçon noir, j’ai fait appel à des artistes, chercheurs et activistes pouvant tous être perçus/se définissant comme noirs. Il s’agissait de les inviter à produire une pensée qui ne se limite pas au témoignage, ce dernier étant la forme d’expression à laquelle sont assignés les Noirs, afin que d’autres, occupant une position de surplomb, pensent à leur place leur expérience. Des Noirs, ensemble, ce n’est pas forcément une bande ethnique en marche pour détruire la République.

La perception de l’expérience noire par la société n’est pas articulée. Le mot lui-même ne pouvait être prononcé, il y a encore quelques années. Embarrassée par ce qu’ils lui rappellent de son histoire, la France préfère à ses Noirs ceux des autres et ne leur a proposé que des représentations étrangères. Ces dernières ne furent d’ailleurs pas préservées de préjugés racistes. Josephine Baker, par exemple, devint la vedette que l’on sait. Les Noires de France vivaient sous la domination coloniale. Pour gagner ses galons d’icône, Baker dut faire des grimaces quasi simiesques, se ceindre la taille d’une rangée de bananes, mimer une Afrique fantasmée.

La première particularité de l’expérience noire en France hexagonale est son invisibilité. Dans la partie européenne du pays, la présence noire fut longtemps marginale, et la France s’envisagea comme un pays de race blanche. Malgré tout, les Noirs de France souscrivirent à l’idéal républicain qui prétendait rendre la société aveugle à la couleur. C’est la trahison de cet idéal qu’ils dénoncèrent lors de protestations contre le racisme, leur démarche s’inscrivant dans l’essentialisme stratégique[1] théorisé par Gayatri Spivak. Envers eux, la France ne se montra pas à la hauteur de sa devise. Elle s’évertua à les effacer du récit national, à empêcher l’expression de leur expérience, à les renvoyer à des ailleurs qu’ils ne revendiquaient pas. Ayant eu la prudence de ne pas légaliser le racisme, elle opta pour l’ambivalence. Elle sut brutaliser les groupes, tout en récompensant des individus. Cela lui fournit des arguments à opposer aux revendications. Vous vous plaignez du racisme ? Impossible, untel est la personnalité préférée des Français…

L’expérience vécue des Noirs, en France, est celle de la négation de leur présence, de leur appartenance au pays. Elle est aussi, comme dans le monde entier où le regard euro-centré s’est imposé, celle de l’injure et de la violence racistes. En France comme ailleurs, les Noirs sont réduits à leur corps, animalisés, hyper-sexualisés. Il n’y existe pas de corpus littéraire afropéen français. Le pays ne semble pas avoir produit d’intellectuel noir de premier plan. J’entends par là une figure qui soit une référence pour tous et dont la parole soit attendue sur les questions majeures intéressant la société. Les écrivains noirs les mieux promus ne sont pas de fabrication locale, à l’exception des Antillais, au mieux considérés comme des auteurs régionaux…

De ma tribune dans Libération, il semble que l’on ait retenu uniquement les quelques phrases relatives à la présence disruptive du corps noir dans l’espace français. Cela confirme mon propos précédent, sur la réduction du Noir à son corps. L’ouvrage ne se limitera évidemment pas à cet aspect même s’il semble incontournable. Il s’agit d’aller plus loin. Le choix de donner principalement la parole à des figures masculines s’est imposé pour deux raisons. Les hommes sont les premiers concernés par les brutalités policières. Or, leur voix n’est jamais entendue. C’est ce silence que je souhaite contribuer à briser en révélant ce qu’ils portent en eux, sur les plans intime et politique.

Léonora Miano

Ci-après, la tribune parue dans Libération: Marianne et le garçon noir Libération

Marianne et le garçon noir paraît le 20 septembre 2017 chez Pauvert.

[1] La théorie de l’essentialisme stratégique postule qu’il n’y a certes pas d’essences sociales, mais que, dans le cadre de luttes, les groupes recourent à de telles essences. Ainsi, dans le cas qui nous intéresse, on se positionne comme Noir pour mener des combats, même sans accorder de validité à la notion de race.

 

Une réflexion au sujet de « Marianne et le garçon noir »

Les commentaires sont fermés.