Actes des Ateliers de la pensée

Ateliers Pensée

En compagnie d’autres écrivains et intellectuels, Léonora Miano a pris part à la première édition des Ateliers de la pensée organisés au Sénégal par Felwine Sarr et Achille Mbembe, fin octobre 2016. Les actes des Ateliers de la pensée sont désormais disponibles en librairie sous le titre: Ecrire l’Afrique-monde (Editions Jimsaan/Philippe Rey).

La contribution de Léonora Miano s’intitule: De quoi Afrique est-il le nom? Nous vous proposons d’en découvrir ici un extrait:

« De quoi Afrique est-il le nom ?

Can’t nothing heal without pain, you know.

Toni Morrison, Beloved.

 

La question ne semble plus se poser de savoir ce que recouvre l’appellation de notre continent. La réponse est évidente et, si d’aventure elle ne l’était pas, nous pourrions examiner l’origine historique de cette désignation, consulter ensuite les cartes, pointer du doigt l’espace concerné, débattre, peut-être, de la fiabilité des éléments présentés. Ce n’est pas sur ce terrain-là que je souhaite nous entraîner aujourd’hui. La question ici est double. Elle est celle du contenu symbolique, elle est celle du projet. Les populations de notre continent ont assimilé plus qu’elles ne se sont approprié la dénomination choisie par d’autres pour les désigner. Depuis les berges du fleuve Sénégal jusqu’aux rives du Mississipi, nous sommes donc des Africains, et quoi que cela veuille dire, l’affaire est entendue. Un fossé sépare cependant assimilation et appropriation. La première, en tant qu’elle est une ingestion involontaire, impensée, n’a pas la valeur de la seconde qui est, quant à elle, l’actualisation d’un pouvoir.

L’élément ingéré dans le cas de l’assimilation est certes métabolisé par l’organisme qui l’a reçu, mais ce qu’il lui apporte est fonction de sa nature initiale, de sa qualité, de sa compatibilité avec les besoins du corps soumis à son action. L’appropriation, au contraire, est maîtrisée de façon à nourrir le projet de celui qui a non seulement choisi ce qu’il s’est approprié, mais qui a décidé des usages à en faire. Pour illustrer plus clairement cette proposition, nous dirons, par exemple, que les colonisés assimilèrent des éléments issus des cultures impérialistes sans se les approprier. Parce qu’ils ne choisirent ni leurs colons, ni ce que ceux-ci leur imposeraient. Parce que les apports furent, dans bien des cas, inconciliables avec les systèmes de pensée locaux. En revanche, nous assistons à des cas d’appropriation lorsque des éléments appartenant à des cultures minorées sont utilisés à des fins de divertissement ou de travestissement dans des environnements culturels hégémoniques où leur signification est méconnue, dévoyée ou moquée[1]. Les éléments culturels appropriés le sont souvent de façon temporaire et ludique. Ils ne remettent pas en question les fondements culturels de ceux qui s’en amusent un temps, n’y recourant que pour colorer leur ordinaire. Les éléments assimilés, à l’inverse, affectent en profondeur les sociétés concernées, qu’ils sont en mesure de dévitaliser. Cette  dissymétrie mérite d’être remarquée.

L’assimilation, qui entérine la position de dominé, n’est donc pas sans poser question. Pourtant, divers éléments plaident en faveur du nom Afrique. D’abord, une donnée strictement pratique. En effet, l’appellation est désormais ancienne. Elle apparaît dans de nombreux ouvrages, dans des productions de tous ordres. Elle a forgé des courants militants, y compris les plus radicaux, depuis le panafricanisme jusqu’à l’afrocentricité et, si nul n’emploie le terme de blanco-africain, celui tout aussi curieux de négro-africain s’est quant à lui enraciné dans nos espaces. Revenir sur tout cela paraît inimaginable. Ensuite, le nom sous lequel notre terre est connue a une origine berbère, continentale donc. Peu importe que la plupart des Maghrébins vivant sur le continent réservent aux Subsahariens le nom d’Africains[2]. Pour finir, et ce point n’est pas le moindre, des mutations se sont produites dans nos contrées depuis le XVème siècle, qui légitimeraient que nos identités soient désormais désignées de façon à rappeler non seulement la rencontre avec une Europe conquérante et prédatrice, mais son empreinte sur nos vécus, hier comme aujourd’hui. Car, c’est en partie cela que dit le nom Afrique, inconnu de nos ancêtres précoloniaux, et cependant devenu nôtre.

Les ancêtres ont fait la preuve de leur capacité de résilience, de leur incroyable capacité d’adaptation et aptitude à intégrer des apports exogènes, même mal métabolisés. Ils ont survécu à bien des bouleversements et, alors qu’une Europe pervertie par sa propre avidité rayait des peuples entiers de la surface du globe, nous avons été engendrés. Nous avons vu le jour, ici, dans cette région du monde, et notre dernière heure n’est pas venue. Ne doutons pas que nos ancêtres soient en mesure de nous reconnaître, quel que soit notre nom, lorsqu’il nous faudra quitter cette vie et les rejoindre. D’ailleurs, il arrive qu’ils nous rendent visite. Ceux parmi nous qui sont des créateurs le savent : nos ancêtres sont où nous nous trouvons, les frontières spatiales et temporelles ne les impressionnent pas. Le monde, puisqu’ils l’ont peuplé, leur appartient. Les territoires où leur sueur et leur sang furent déversés nous appartiennent de droit, quoi que l’on dise ici et là.

Pourtant, je l’ai relevé, il y a bien un sujet, un trouble. L’assimilation soulignée plus tôt n’étant pas une appropriation, il arrive que nous percevions en nous une crispation, voire un rejet. Le besoin de retrouver leur nom et avec lui le tracé de leur destinée, n’a cessé de traverser nos peuples, sur le continent autant que dans les diasporas. Ainsi, la terre ancestrale est-elle, pour certains : Alkebu-Lan, Katiopa, Farafina, Afuraka, TaMery, ou encore Kama – que l’on sait dérivé de Kemet –, et j’en oublie. Redécouverts, revisités ou inventés, ces différents noms donnés au sol ancestral, le fait qu’ils soient employés dans le quotidien de personnes ou de groupes qui les chérissent, attirent l’attention. Ces multiples dénominations révèlent que, de façon intuitive ou mûrement réfléchie, nombreux sont ceux qui comprennent ce que Toni Morrison fait dire à la voix narrative de son roman Beloved :

… definitions belonged to the definers – not the defined.[3]

Sans doute est-ce une obsession d’écrivaine, que cette attention apportée aux désignations. Ce propos tiré de Beloved peut s’interpréter de deux manières utiles à notre réflexion. En premier lieu, on dira que les définitions appartiennent à ceux qui les énoncent, pas à ceux qu’elles désignent. Ces derniers auraient donc tout intérêt à trouver le moyen de préserver ce qu’ils sont au profond, de se connaître eux-mêmes autrement qu’à travers l’appellation imposée, le discours de l’autre sur soi. C’est ce à quoi invite la vieille Baby Suggs, personnage puissant de Beloved, dans les prêches profanes qu’elle offre à sa communauté, incitant au souci de soi, à l’amour de soi. C’est aussi cette appréhension autonome de soi qu’ont recherchée les Afrodescendants des Antilles françaises en instaurant la pratique du nom caché, lequel était chuchoté au nourrisson par sa mère, alors que le prêtre énonçait le nom de baptême[4]. Sacré, l’anthroponyme secret devait contenir la vérité de l’être, dans ces îles où le nom servit à rabaisser les individus, les familles. A ce sujet, Philippe Chanson indique :

… le nom secret signe à coup sûr la plus ancienne pratique de résistance à la dépersonnalisation coloniale… c’est dans ce nom-là, mystérieux, que réside, pense-t-on, la force imprenable, substantielle, de tout individu.[5]

Nous le savons, dans nos aires subsahariennes aussi, les individus eurent des noms multiples, certains ne pouvant être révélés au commun. Le nom changea selon l’évolution spirituelle ou sociale d’une personne. Toutefois, pour un sujet comme pour un groupe, il paraît malaisé de projeter, autour de soi, la puissance d’un nom dont la profération est quasiment proscrite. Avoir un nom pour soi qui ne soit pas celui communiqué à autrui, n’a de validité que dans la mesure où l’on navigue entre les espaces, de telle sorte qu’il y en ait au moins un au sein duquel il soit permis d’habiter pleinement l’idée de soi la plus signifiante. Pour transcender leur condition en un lieu où la pratique du nom secret n’était pas connue, les enchaînés des Etats-Unis d’Amérique dissocièrent le corps de l’âme, afin que soit créé un domaine intérieur où s’exerce l’autorité d’une subjectivité en désaccord avec ladite condition.[6] En Afrique subsaharienne, d’éminents territoires du nom légitime existent. Ce sont les communautés dans lesquelles on est bandjoun, duala, sérère ou muluba. Là, l’être s’inscrit dans une filiation permettant de congédier l’appartenance forcée par l’Histoire. Cela relativise la portée du nom  Africain. Inopérant lorsqu’il est question de se définir pour soi-même, il devient un nom pour autrui, un masque… »

[1] Bien sûr, il ne s’agit pas de crier à l’appropriation culturelle chaque fois qu’un élément esthétique est emprunté. Aussi le port de pagnes ou de coiffures subsahariennes par des personnes étrangères au continent n’est-il pas dérangeant en soi. Il le devient lorsque l’on s’aperçoit que ces éléments ne sont pas assumés en toutes circonstances, pour n’être arborés qu’incidemment, quand il n’y a pas de risque à le faire. Il est problématique de réduire au spectacle la culture d’autres qui ne peuvent en faire autant.

[2] Seule la stratégie commerciale infléchit ces pratiques discursives, notamment lorsque des Marocains viennent faire des affaires en Afrique subsaharienne.

[3] Toni Morrison, Beloved, Vintage, 1997 (édition utilisée ici), p190.

[4] Philippe Chanson, La blessure du nom, Une anthropologie d’une séquelle de l’esclavage aux Antilles-Guyane, Academia-Bruylant, 2008, p93.

[5] Philippe Chanson, op. cit., p93.

[6] Nathalie Etoke, Melancholia Africana, L’indispensable dépassement de la condition noire, Editions du cygne, 2010, p30.

Nous vous invitons à vous procurer l’ouvrage pour lire l’intégralité de ce texte et, bien sûr, les nombreuses autres contributions. Dans l’attente, veuillez trouver ci-dessous, la présentation des organisateurs des Ateliers de la pensée:

« En ce début de siècle, l’Afrique apparaît comme l’un des théâtres principaux où se jouera l’avenir de la planète. Pour ses habitants et ses diasporas – tous ceux qui pendant longtemps ont été pris dans les rets du regard conquérant d’autrui –, le moment est propice de relancer le projet d’une pensée critique, confiante en sa propre parole, capable d’anticiper et de créer des chemins nouveaux à la mesure des défis de notre époque.

Il nous a semblé qu’il fallait inventer une plate-forme libre, qui favorisât l’énonciation d’une parole plurielle, ouverte sur le large. C’est pour cette raison que s’est tenue du 28 au 31 octobre 2016 à Dakar et à Saint-Louis- du-Sénégal la première édition des Ateliers de la pensée. Une trentaine d’intellectuels et d’artistes du Continent et de ses diasporas se sont réunis pour réfléchir sur le présent et les devenirs d’une Afrique au cœur des transformations du monde contemporain.

Leurs textes, présentés dans cet ouvrage, traitent de questions liées à la décolonialité, à l’élaboration d’utopies sociales, à la condition planétaire de la question africaine, à la quête de nouvelles formes de production du politique, de l’économique et du social, à l’articulation de l’universel et du singulier, à la littérature et à l’art, à la reconstruction de l’estime de soi, à la pensée de l’en-commun… Des regards croisés qui éclairent d’un jour nouveau les enjeux d’une Afrique en pleine mutation, ouverte à l’univers de la pluralité et des larges.

Ce livre est un appel général et pressant à reprendre de vieux combats jamais clos et à en engager d’autres qu’appellent les temps nouveaux. »

Achille Mbembe et Felwine Sarr