Don’t agonize, organize par Amzat Boukari Yabara

 

Amzat Amzat Boukari Yabara à la MC93 le 21 septembre 2017. Photo: Maonghe M.

Le 21 septembre 2017, pour la présentation de Marianne et le garçon noir à la MC93, Léonora Miano a demandé à certains des contributeurs à l’ouvrage de prononcer une communication sur des thématiques précises. C’est ainsi qu’elle a demandé à l’historien Amzat Boukari Yabara (dont nous vous recommandons la lecture dans Marianne et le garçon noir), de s’exprimer à partir du mot d’ordre: Don’t agonize, organize, que l’on doit à la féministe africaine américaine Florynce Rae Kennedy.

Veuillez lire ci-dessous le texte de cette communication:

Amzat Boukari-Yabara, historien, militant politique, secrétaire général de la Ligue Panafricaine – UMOJA.  En quoi la citation « Don’t Agonize, Organize » résonne dans les solidarités panafricaines.

La domination invisible des premiers repose sur la désorganisation visible des derniers. Nous sommes les membres d’un même corps qui a été physiquement et mentalement déplacé, désorganisé pendant des siècles d’esclavage colonial et paracolonial. Comme disait le militant anticolonialiste Lamine Senghor en 1927. « Les Nègres ont dormi trop longtemps. Mais prends garde, Europe. Ceux qui ont dormi jusqu’à présent ne s’endormiront plus une fois réveillés. Aujourd’hui, les Noirs sont en train de se réveiller ! » Fin de citation.

Le réveil est panafricain. En France, nos différences ont été construites sur l’envers de nos ressemblances. D’une même couleur noire, mais entre immigrés, assimilés, colonisés, réfugiés, communautarisés et peoplisés, à chacun sa case. Notre désorganisation est organisée, ghettoïsée, pour nous rendre vulnérables jusque dans notre agressivité.

Une femme passionnée d’histoire et de musique m’a parlé un soir du panafricanisme amoureux, et je l’aime pour m’en avoir parlé. Notre histoire imprégnée de cultures, nous devons l’écrire et l’apprendre pour la protéger. Nous pouvons partager plus facilement ce que nous sommes capable de protéger. Apprends-ton histoire, car ce que tu sais, c’est ce que tu es.

Notre identité n’est pas dans la couleur de la peau mais dans les idées et les représentations qui entrent et ressortent de nos esprits, ce que nous respirons et ce que nous mangeons. Ce que nous ressentons au fond de nous-mêmes doit guider nos actions publiques, calmement et politiquement.

L’heure est panafricaine. En Afrique, l’expulsion des bases militaires étrangères, des multinationales, des monnaies coloniales, la fin de nos démons internes, et au milieu de nos colères, le Kongo couché comme un géant. Dans la Caraïbe, de nouvelles luttes d’émancipation, de justice et de progrès social, et au milieu de nos prières, Haïti coulé dans un océan. Il n’y a pas d’homme noir véritablement debout sans un Congo debout. Il n’y a pas d’homme noir véritablement debout sans une Haïti debout.

Voici un exemple de ce que signifie Don’t Agonize, Organize, en gardant à l’esprit que cette formule a été popularisée par la lutte de femmes noires aux Etats-Unis. L’homme noir, africain, qui suscite actuellement le plus d’admiration et de courage en Afrique, est un homme dont le travail engagé ne fait que masquer la honte que tous les hommes noirs portent au fond d’eux-mêmes, un mélange de puissance et d’impuissance, de création et d’autodestruction. La perte d’une afro-sensibilité traversée par les origines.

Cet homme dont je parle est le Docteur Denis Mukwege. Dans son hôpital de Panzi, il soigne courageusement nos mères et nos femmes, il reconstruit nos filles et nos sœurs congolaises du Kivu, qui subissent d’insupportables violences sexuelles en toute impunité. Comment avons-nous pu laisser le Docteur Mukwege être médiatiquement récupéré à Paris par celui qui disait il y a quelques mois que le ventre des femmes africaines est un obstacle au projet de civilisation voulu par Marianne ?

Aux personnes comme le Docteur Mukwege qui vivent et luttent pour l’Afrique, donnons-leur nous-même tous les moyens de leur indépendance politique en Afrique même. Pour ne laisser aucun espoir de récupération aux intérêts étrangers, à ce projet de recolonisation qui n’en finit plus. Donnons à ceux et celles en qui nous croyons, ici comme là-bas, toute la reconnaissance qui leur évitera de se faire flatter par des médias dévergondés ou inviter dans des salons de néocolonialistes corrompus.

Si un billet brûlé est un « événement », c’est parce que jusqu’à présent la corruption a toujours été un moyen d’éteindre le débat et non de l’ouvrir. De l’argent donné par le soit disant plus fort au soit disant plus faible est un acte de solidarité seulement si l’idéologie est partagée. C’est un acte de domination si l’idéologie n’est pas partagée. Nous ne partageons certainement pas l’idéologie de Marianne qui rackette nos pays africains et caribéens pour les besoins de Vincent B., Serge D. ou Martin B.

Don’t Agonize, Organize veut dire, comme dirait Franz Fanon, se donner en tant qu’Africains dans le monde une idéologie politique et une conscience historique. Se donner les moyens de ne plus se donner d’excuses. Les moyens d’imposer un rapport de force qui soit en même temps un rapport d’égalité entre nous-mêmes et avec les autres.

Je suis né dans la République autrefois populaire du Bénin. Je suis Amzat Boukari-Yabara. Je suis Africain, Caribéen, militant à la Ligue Panafricaine – UMOJA. Militant parce que je sais que toutes nos vies sont politiques, comme des poings levés à Mexico. La vie de nos enfants avalés par la Méditerranée, Eric Garner et Adama Traoré. Je ne peux plus respirer. Le bruit et l’odeur des fruits étranges de Billie Holiday, leur couleur indigo… Les corps coulés au fond de l’eau… La vie des Noirs n’est pas politique. La vie des Noirs est ultra-politique.

Avant de partir sans bruit comme une fourmi, si je dois souhaiter trois choses de mon vivant. La première est la libération du Kongo de toutes les forces négatives qui empêchent le centre du monde de porter l’Afrique au firmament. Le deuxième vœu est de souhaiter la même chose pour la République Noire d’Haïti. Toutes les autres batailles spirituelles, politiques, monétaires ou militaires, ne sont que des entraînements pour le troisième vœu qui est d’aller vers l’unité africaine pour un monde meilleur.

Umoja ni Nguvu. L’Union fait la force. C’est pour tous les garçons noirs.