Monnaie de singe, par Elom 20ce

 

FB_IMG_1506180274761 Elom 20ce à la MC93 le 21 09 17 Photo: Maonghe M.

Le 21 septembre 2017, lors de la présentation de Marianne et le garçon noir à la MC93, Léonora Miano a proposé à certains des contributeurs à l’ouvrage de prononcer des communications sur des sujets précis. Ainsi, la question du franc CFA a-t-elle été soumise à Elom 20ce (dont nous vous recommandons la lecture du texte dans Marianne et le garçon noir).

Veuillez trouver ci-dessous l’intégralité de son propos:

Monnaie de Singe

Samedi 02 septembre 2017. Il est 06h45 environ. Le VOL AF 0339 vient d’atterrir à Roissy.  A la sortie de l’avion, il y a foule. C’est la rentrée, il paraît. J’avais un billet en classe premium. Ça m’évite de faire la queue. Notre file de privilégiés avance bien. Les passagers passent à peine trente secondes au contrôle de l’immigration. Quand mon tour arrive, je me rappelle l’histoire que j’ai racontée au début de mon chapitre dans Marianne et le Garçon Noir. Mieux, je me souviens pourquoi, depuis l’incident relaté dans ce livre, chaque fois que je reviens en France, j’évite l’aéroport de Roissy. Mon passeport n’est pas rouge-bordeaux. Il est vert comme ce feu qui  s’allume difficilement, quand il s’agit pour nous autres de traverser les frontières.

Je vous épargne la liste de questions qui m’ont été posées par l’agent, sauf une : « Vous avez de l’argent sur vous monsieur ? Combien ? ». J’ai voulu lui répondre que je mourais de faim en Afrique, que je n’avais rien, et que j’étais venu rester en France car elle soutient dans mon pays, un régime vieux de cinquante ans qui n’offre aux jeunes aucune perspective crédible. Avec calme, je lui ai dit que j’avais 70 euros en espèces et de l’argent sur ma carte visa, de quoi vivre pendant mon séjour en terre française. Il m’a demandé de lui montrer la carte et le montant qu’il y avait dessus. Nous a reluqués, la carte et moi, comme s’il pouvait vérifier l’information juste avec ses yeux.  Pour finalement me laisser passer.

En plus des euros, j’avais aussi des CFA. Quelques billets Bella Bellow. Au Togo, c’est comme cela qu’on appelle les coupures de 10.000 F CFA (équivalent de 15 euros environ). Mais quelle valeur pouvaient-ils avoir à ses yeux ? Bien que ces billets soient fabriqués dans un petit village de France, aucune transaction n’est possible  avec cette devise sur ce territoire.

En écrivant mon chapitre qui appelait à reprendre possession de nous-mêmes, j’avais effleuré le sujet. N’étant pas économiste de formation, ce qui me tenait à cœur, c’était plus l’aspect lié à notre souveraineté à reconquérir. De nombreux livres sont plus précis sur cette question. L’actualité brûlante sur le sujet, m’amène  à y revenir.

L’Afrique, ne pourra reprendre possession d’elle-même, si elle n’a pas le contrôle de sa monnaie. Kwame N’krumah, en parlant d’unité africaine, parlait d’indépendance politique, militaire mais aussi économique. Si l’Afrique francophone tâtonne sur les deux premiers volets, il est clair qu’elle a du chemin à faire sur le volet économique, et donc monétaire. Etre souverain c’est aussi refuser de  continuer à déléguer ses responsabilités.  Confier sa monnaie de gré ou de force à son ancien colonisateur, c’est refuser sa souveraineté. C’est vouloir rester dans le rôle de ce petit garçon qui refuse de quitter les jupes de sa mère, de crainte de se faire donner la fessée s’il s’en émancipe.  Certains économistes parlent aujourd’hui de servitude volontaire. Il faut le rappeler, des Africains ont perdu  la  vie en réclamant cet affranchissement.  Deux exemples me viennent en tête.  Celui  de l’économiste camerounais Joseph Tchuindjang Pouemi auteur du  livre : Monnaie, servitude, liberté : la répression monétaire en Afrique  et Sylvanus Olympio.

Si le lien entre la mort du premier et son combat contre le franc CFA est évoqué sans preuves concrètes à l’appui, dans le cas du second cela semble plus qu’évident. En effet, parmi les raisons qui auraient motivées l’assassinat du premier président du Togo, on cite sa volonté de rompre avec le CFA. Sylvanus aurait préparé un accord de rupture avec la France, qui aurait dû être signé le 15 janvier 1963. En plus de cela, il aurait lancé un appel d’offre d’émission qui fut remporté par l’Angleterre qui devait frapper une nouvelle monnaie garantie par l’Allemagne. Sylvanus Olympio fut assassiné le 13 janvier, soit deux jours avant la signature du fameux accord.

Au-delà du territoire français, Marianne continue de mener des guerres silencieuses. La stratégie n’a pas changé. D’un côté les marionnettes, de l’autre ceux qui tirent les ficelles. Cela explique, l’expulsion de Kémi Seba vers la « plantation », après qu’il a brûlé symboliquement un billet de 5000 F CFA. Kémi a commencé à travers  son organisation (Urgences Panafricanistes), à démocratiser un débat longtemps réservé aux élites. Les risques sont grands. Acquérir cette souveraineté monétaire va demander des sacrifices. Au-delà des mobilisations populaires qui doivent s’intensifier, il est nécessaire de s’approprier la question du CFA. Cette question ne doit plus rester la propriété privée d’une élite. Il faudra comprendre les enjeux, dénoncer mais également proposer des solutions salvatrices. En cela, le soutien des chercheurs aux activistes est plus que fondamental. Tout cela ne se fera pas sans douleur. Le combat des riches en danger et des pauvres en péril ne cessera pas de si tôt.

Gardons à l’idée que tant que l’Afrique ne sera pas réellement souveraine, les Africains, filles, fils de Marianne ou pas, où qu’ils soient dans le monde ne seront pas libres. Prenons la mesure du combat. Et dans ce combat, le rôle de nos sœurs et frères en France est nécessaire. Vous devriez comprendre qu’en élisant vos représentants, vous leur donnez le pouvoir de perpétuer en votre nom des politiques dignes d’une autre époque. Nous ne voulons plus de cette monnaie qui nous dénie notre dignité, notre humanité, et qui symbolise la manière dont l’Occident nous a perçus et nous perçoit encore : des singes. Et puisqu’il s’agit de reprendre possession de soi, les tenants de ce statu quo, doivent comprendre qu’aujourd’hui, l’Afrique est bien trop éveillée pour continuer à être payée en monnaie de singe.

RAPPEL

Pour rappel, le franc CFA est né en 1945. De franc des Colonies Françaises d’Afrique, cette monnaie a changé d’appellation pour devenir  le franc de la Communauté financière africaine pour les  Etats en Afrique de l’Ouest et Franc de la Coopération financière en Afrique centrale pour les Etats en Afrique centrale. Elle est utilisée comme moyen de paiement dans 14 pays francophones (huit en Afrique de l’ouest, six en Afrique centrale).  Ces pays déposent 50% de leurs réserves monétaires au trésor français afin que la valeur du CFA puisse être garantie par l’Etat français. Aux tenants de la stabilité, de l’investissement ou de la croissance, s’opposent ceux qui fustigent la surévaluation du CFA et son impact négatif sur les exportations. Les produits provenant donc de la zone franc seraient difficilement en concurrence avec ceux des pays voisins, la plupart anglophones qui sont sortis de cette servitude à leur indépendance. Au Ghana, on utilise le Cedis, au Nigeria le Naira. Tous les pays du Maghreb, colonisés par la France ont quitté le CFA. C’est ainsi que le Maroc peut aujourd’hui se payer des pans entiers de nos économies. L’Indochine aussi a quitté sa monnaie coloniale (française). Il ne reste que nous. Le franc CFA a été dévalué en 1994, mais respire encore.