Les billets de Léo

Expo Coloniale1 Dans cette nouvelle rubrique du blog, Léonora Miano vous propose ses réflexions sur des sujets divers.

Frères ou sujets ?

Depuis la parution de Marianne et le garçon noir (Pauvert 2017), il est fréquent que les commentateurs de l’ouvrage s’étonnent et s’offusquent parfois de la vision que j’y développe, s’agissant de certaines références historiques françaises. Nombreux sont ceux qui semblent découvrir que leurs grands hommes ne font pas l’objet de notre admiration, que nous les percevons au contraire comme des criminels, des individus ne pouvant être célébrés sur la place publique. La question se pose alors de savoir s’il convient, par exemple, de débaptiser les rues Colbert de France, les établissements scolaires portant le nom de ce personnage. Avant même qu’une réponse argumentée puisse être énoncée, ceux qui s’opposent à cette idée nous gratifient de longues péroraisons aboutissant toutes au même point : cette démarche serait sans fin, il faudrait désavouer tant et tant de figures illustres, non, vraiment, ce ne serait pas raisonnable.

On s’aperçoit soudain, dans cette France du 21ème siècle dont les citoyens descendent aussi de personnes issues de territoires sciemment mutilés par l’histoire, que le pays doit en partie sa grandeur aux incommensurables torts causés à d’autres. Ce que l’on comprend aussi, c’est que la France n’est ni la Grande Bretagne ni l’Espagne qui semèrent elles aussi mort et désolation, mais qui jamais ne se choisirent pour credo les trois termes suivants : liberté, égalité, fraternité. Ces trois notions obligent la France. La voilà plus que jamais sommée de se hisser à leur hauteur ou de baisser la tête, de reconnaître une fois pour toutes que c’étaient là des ambitions trop élevées, d’autant qu’elle est devenue une puissance d’envergure relative. Elle pourra alors, toute honte bue, réviser son jugement sur elle-même, se trouver une autre devise, cesser de la ramener.

En effet, on voit mal comment la commission de crimes contre l’humanité (Déportation transatlantique des Subsahariens, esclavage colonial, colonisation…) pourrait souffrir les aménagements qui nous sont proposés. Non, il ne suffira pas d’indiquer, dans les cours d’histoire, qu’untel fut un grand ministre de Louis XIV et aussi le concepteur du Code noir. Il faudra déboulonner bustes et statues, rebaptiser les lieux portant son nom, admettre que l’espace public étant le bien de tous, nul n’y sera injurié. Ce qui est proposé n’a rien à voir avec les exhumations et saccages d’octobre 1793 sur lesquels s’érigea la République. Jadis, non seulement les sépultures des rois de France sur plusieurs générations furent-elles profanées, mais on abattit en quelques jours l’œuvre de douze siècles, la destruction de monuments ayant semblé impérative. Du passé, il fallait faire table rase. Ce n’est pas ce qui est réclamé.

Les adorateurs de Colbert et d’autres s’étant eux aussi illustrés dans l’horreur pourront tout à fait leur rendre visite dans des musées au sein desquels ils s’adonneront tout leur saoul à des génuflexions devant les représentations de leurs idoles. Les conserver dans l’espace commun serait une claire façon de faire comprendre à certains que la devise du pays ne s’applique pas à eux, qu’ils ne sont pas des frères mais des sujets. Disons d’emblée qu’une telle approche ne pourrait que consolider le malaise, entériner la scission. En refusant de faire tomber quelques-unes des cloisons de la grande maison afin d’y loger confortablement chacun, en expliquant à certains que leur place est dans la cave et nulle part ailleurs, on les invite à se bâtir leur propre demeure. Ils le feront. Ici, car tous n’iront pas s’établir en Afrique ou dans la Caraïbe. Ils le feront ici, l’heure n’étant plus à l’allégeance aveugle de groupes perçus comme subalternes. Deux choix s’offrent à eux : quitter un pays qui refuse à toute force de se reconnaître en eux tels qu’ils sont, ou le transformer au grand dam des épouvantés du remplacisme, cette transformation ayant pour objet de faire passer de la virtualité à la réalité les termes de la devise.

L’assimilation ayant fait son temps, les Français d’ascendance non européenne souhaitent revendiquer leurs héritages divers et chériront avec une ferveur accrue ceux que la nation leur intimera de congédier. C’est normal. C’est légitime. C’est humain. D’ailleurs, il est éminemment rare de voir les Français blancs s’assimiler lorsqu’ils se rendent en Afrique subsaharienne. Ils y résident souvent durablement sans parler un mot des langues locales, conservant leur mode de vie, ne l’agrémentant guère que de quelques touches de couleur, d’une pointe de saveurs locales. Est-ce ici qu’il faut rappeler la notion d’égalité et convier chacun à en mesurer la signification ? Oui, incontestablement…

Dans Marianne et le garçon noir, plus encore que ceux des grands hommes des siècles passés, c’est le nom de Charles de Gaulle qui attire l’attention. Les commentateurs effarés découvrent que, pour nous, le père de la France libre – qui ne trouva de capitale qu’en Afrique – est à nos yeux celui de la Françafrique, laquelle étrangle encore les populations d’Afrique subsaharienne francophone. Le dossier de la Françafrique est épais. C’est en lettres de sang que sont écrites ses pages. De nombreux ouvrages ont été rédigés à ce sujet, des associations françaises telles que Survie n’ont cessé de dénoncer cette entreprise macabre. Mais les Français d’ascendance européenne se soucient peu de ce qui fut/est fait pour assurer la prétendue grandeur de leur pays. Il serait temps qu’ils le fassent.

Ce que révèlent les levées de bouclier que l’on observe lorsqu’il est fait mention du général, c’est que les traumatismes des uns ne sont pas forcément ceux des autres. Pour ceux qui refusent encore de faire une lecture objective de la période de la Seconde guerre dite mondiale au cours de laquelle on collabora ardemment avec le nazisme, Charles de Gaulle est intouchable. Disons simplement qu’il ne l’est pas pour nous, il ne nous aimait pas et ne trouvera dans nos cœurs aucun lieu d’accueil, peu importe que nos aînés colonisés se soient quelquefois trompés à son sujet. Nous avons quant à nous plus de distance, une vision plus complète des choses.  Sans renier nos anciens, tout en leur conservant notre affection et notre respect quand ils le méritent, il nous appartient de corriger leurs erreurs.

Je vis en France depuis longtemps, et me reviennent en mémoire des affaires qui agitèrent l’opinion hexagonale, les noms qui leur furent associés : Papon, Touvier, Bousquet… Des arbres cachant une forêt dont la densité fait froid dans le dos. Tous vécurent sous Charles de Gaulle et sous ses successeurs, on attendit leurs vieux jours pour châtier leur carcasse, sauver un peu l’honneur. Le génocide des juifs d’Europe fut et reste pour la France une sorte d’indépassable mémoriel, le crime suprême. La figure du général vient donner le sentiment que l’on ne se compromit pas tant que cela, et que la guerre fut gagnée.

Si Pétain fut pour ceux de sa génération le héros de Verdun, on se rendit vite compte que sa politique face au nazisme ne pouvait être approuvée. La question que pose la figure de Charles de Gaulle, entre résistance à l’Occupation et Colonisation continuée, est celle de la valeur de nos vies. Sommes-nous tous frères en humanité ou certains seraient-ils assignés à une sujétion leur imposant de ne jamais faire connaître leurs préoccupations et de taire leurs exigences? La réponse à cette interrogation réside aussi dans la manière dont l’Afrique subsaharienne la prendra en charge. C’est là qu’il faudrait commencer à cesser de se faire injure à soi-même en retirant de l’espace public le nom du général et des acteurs de la Françafrique, les nôtres y compris.

Léonora Miano